De Paris à l’Oklahoma
(mars 2024)
En mars 2024, après avoir accueilli à Paris nos partenaires des Nations Choctaw, Quapaw, Miami et Peoria au printemps et à l’automne 2023, nous avons à notre tour traversé l’Atlantique pour les rencontrer sur leurs terres. Au fil des mois passés à travailler ensemble autour des collections conservées au musée du quai Branly-Jacques Chirac et dans d’autres institutions parisiennes, leurs territoires d’origine revenaient sans cesse dans les échanges. Nous souhaitions enfin les découvrir, rencontrer les communautés aujourd’hui établies en Oklahoma et mieux comprendre, sur place, les dynamiques de revitalisation culturelle qu’elles portent, souvent en dialogue avec ces collections conservées à Paris.
La Nouvelle-Orléans (Louisiane)
Nous avons donc atterri un vendredi soir dans la moiteur de La Nouvelle-Orléans. Nous souhaitions commencer ce voyage par cette ville majeure de l’histoire franco-amérindienne – fondée en 1718, elle devient en 1722 la capitale de la colonie de la Louisiane française (1682-1763). Il nous importait, bien sûr, de voir de nos yeux l’imposant fleuve Mississippi qui borde la ville, ainsi que les traces encore visibles de son passé : l’ancienne place d’armes (Jackson Square), le French Quarter ou encore le couvent des Ursulines, seul bâtiment de l’époque française à avoir traversé le temps.
Au-delà de ces repères, notre objectif était surtout de mieux comprendre la manière dont la présence amérindienne dans la région s’inscrit dans les récits historiques et mémoriels présentés dans les institutions culturelles locales. Après avoir ainsi visité notamment le Cabildo et la Historic New Orleans Collection, nous avons été frappés par la relative discrétion de cette histoire et de cette présence dans les espaces muséaux, davantage centrés sur le récit de la guerre de Sécession ou, plus attendu, sur la célébration de l’histoire du jazz à La Nouvelle-Orléans.
Moundville (Alabama)
Pour prolonger nos interrogations sur le rapport à l’histoire et à l’héritage autochtone dans les musées américains, nous avons ensuite pris la route de l’État du Mississippi, puis de l’Alabama, pour visiter le site archéologique de Moundville, près de Tuscaloosa. À la différence de La Nouvelle-Orléans, où l’héritage français fait l’objet d’une touristification parfois surprenante, Moundville se présente comme un vaste parc bordé de forêts, dans lequel nous étions presque seuls. Pourtant, aux yeux de nos partenaires, notamment choctaw, Moundville constitue un lieu d’une importance majeure. Entre le XIIe et le XVIe siècle, il s’agissait en effet d’une immense cité abritant plusieurs milliers d’habitants. Comme dans l’ensemble des cités dites « mississippiennes » de cette époque, on y trouvait des tertres – d’immenses levées de terre – sur lesquels étaient édifiés des temples et des habitations associés aux élites. Ce sont les vestiges de ces structures monumentales qui demeurent aujourd’hui visibles sur le site de Moundville.
On trouve également sur ce site le Jones Archaeological Museum (Université d’Alabama) dont le but est de présenter les artefacts découverts à Moundville et de plonger les visiteurs dans la longue histoire de l’Amérique du Nord, celle qui précède l’arrivée des Européens sur le continent. Lors de notre de passage, ce musée se présentait toutefois très différemment de ce qu’il devait être à son ouverture en 2010.
En effet, la loi NAGPRA (Native American Graves Protection and Repatriation Act), promulguée en 1990, venait d’être significativement renforcée par une règle (rule) entrée en vigueur le 12 janvier 2024. Conformément à cette évolution, les institutions financées par l’État fédéral américain, comme le musée de Moundville, sont désormais tenues de consulter des représentants de nations autochtones potentiellement concernées par les objets conservés, avant d’en autoriser l’étude et la présentation à des publics non-autochtones.
À Moundville, les effets de ce renforcement ont été immédiatement perceptibles : dans l’espace d’exposition, il ne subsistait plus que quelques fac-similés ainsi que des œuvres contemporaines, comme une tenue cérémonielle réalisée récemment par une artiste choctaw. Cette situation allait nourrir notre réflexion pendant de longs mois, nous conduisant à interroger à la fois la relation de nos partenaires à un patrimoine matériel considéré comme « sacré », et notre propre rapport aux objets conservés dans les collections françaises.
Arkansas Post (Arkansas)
Après ces premières expériences contrastées entre La Nouvelle-Orléans et Moundville, nous avons poursuivi notre route pour rejoindre notre collègue Everett Bandy, Executive Director of Culture de la Nation Quapaw, sur les terres d’origine des Quapaw, dans l’État de l’Arkansas. Dans cet État où le patrimoine historique semble principalement structuré autour de l’ancienne économie de plantation et de la guerre de Sécession, Everett Bandy nous a conduits sur les traces de l’alliance franco-quapaw, au site de l’Arkansas Post.
Fondé par Henri de Tonty en 1686, ce modeste poste a abrité plusieurs générations de Français, principalement des soldats, jusqu’à la perte de ses colonies nord-américaines par la Couronne de France en 1763. Si l’emplacement exact du poste demeure aujourd’hui incertain, nous avons pu, aux côtés de Ron Fields, responsable de l’Arkansas Post National Memorial, et de l’archéologue John House, qui a mené des fouilles dans la région, mieux comprendre l’histoire de ce lieu ainsi que les transformations environnementales qui l’ont affecté depuis la fin du xviie siècle.
Cette visite a également été l’occasion de mieux comprendre le rapport que nos partenaires quapaw entretiennent avec ce territoire, dont ils ont été déplacés de force par l’État fédéral américain à partir de 1826, dans le cadre de leur déportation vers le « Territoire indien », devenu par la suite l’Oklahoma. Aujourd’hui encore, ils y reviennent régulièrement et continuent de tisser des liens étroits avec certains lieux qui s’y trouvent.
Chez nos partenaires dans l’Oklahoma
Après ce parcours à travers des sites majeurs de l’histoire autochtone et franco-autochtone, notre voyage devait nous mener en Oklahoma, où les quatre nations que nous allions visiter sont établies depuis le xixe siècle. Au programme : des retrouvailles avec nos collègues, que nous connaissons bien, mais aussi des rencontres avec des représentants de ces nations sur chacune de leurs réserves.
Dire qu’il s’est agi du point d’orgue de notre voyage serait encore insuffisant. Dans chacune de ces communautés, nous avons été accueillis très chaleureusement, à la fois comme partenaires scientifiques, mais aussi, d’une certaine manière, comme des représentants de la France, dans un contexte où la mémoire de l’alliance historique avec les Français demeure particulièrement vive.
Lors des repas communautaires et des giveaways – ces cérémonies de distribution de présents propres aux communautés nord-amérindiennes – organisés en notre honneur, l’importance de cette alliance nous a été rappelée à de nombreuses reprises, tout comme celle, considérable, des objets conservés dans les collections du musée du quai Branly-Jacques Chirac.
Considérés par nombre de nos interlocuteurs comme des présents diplomatiques offerts par leurs aïeux à leurs alliés français au xviiie siècle, ces artefacts témoignent ainsi de la souveraineté politique de leurs nations. Ils constituent également des témoignages rares et particulièrement anciens de techniques artistiques et d’iconographies aujourd’hui en grande partie « dormantes », c’est-à-dire largement oubliées au sein de ces communautés qui ont traversé de profonds bouleversements – épidémies aux xviie et xviiie siècles, déportations au XIXe siècle, ou encore scolarisation forcée des enfants dans des pensionnats au xxe siècle, entre autres.
Aujourd’hui, des artistes et des porteurs culturels s’emploient, au sein de chacune de ces nations, à faire revivre ces techniques et ces iconographies en s’appuyant sur les œuvres conservées en France. L’importance de ces collections apparaît avec évidence lors des visites sur place : reproductions et photographies sont présentes dans de nombreux bâtiments officiels, et jusque dans les casinos détenus par les nations.
Au cours de ce voyage, au-delà des questionnements suscités par nos visites d’institutions et de musées, il nous est ainsi apparu à quel point le patrimoine matériel ancien conservé en France irrigue les pratiques contemporaines de nos partenaires. Nous avons pu mesurer ce qu’il représente dans le cadre de la « revitalisation culturelle » qui, loin d’être un phénomène marginal ou cantonné aux loisirs, constitue en réalité un véritable mode de vie et un projet de société porté par des communautés entières en Oklahoma.
Cette expérience, à la fois humaine et réflexive, a profondément marqué notre manière de concevoir le travail de recherche scientifique et la diffusion des savoirs en contexte muséal.
Auteurs
Ressources
- Leanna Longley et Russell C. Menyhart, « NAGPRA – 2024 Revamped Rule Strengthens Process for Museums and Universities to Heal Prior Inequities and Rebuild Tribal Relationships », Law Bulletins, 02/09/2024 (https://www.taftlaw.com/news-events/law-bulletins/nagpra-2024-revamped-rule-strengthens-process-for-museums-and-universities-to-heal-prior-inequities-and-rebuild-tribal-relationships/)
- Everett Bandy, Elizabeth Ellis, George Ironstrack, Ryan Spring, Ian Thompson et Logan York, « La revitalisation culturelle dans nos communautés aujourd’hui », Gradhiva, vol. 40, 2025, p. 136-155 (https://journals.openedition.org/gradhiva/9644).
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