Une approche intégrée et collaborative de la conservation

Dans le cadre du projet CRoyAN, la conservation n’est pas envisagée comme une opération purement technique, mais comme un processus intégré et collaboratif, où les sciences des matériaux, la recherche historique, les savoir-faire pratiques et les savoirs autochtones entrent en dialogue (fig. 1). Cette approche repose sur un principe simple : aucune perspective unique ne peut, à elle seule, rendre compte de la complexité des objets muséaux, dont les trajectoires s’étendent de leur production à leurs usages, leur circulation et leur vie institutionnelle.

Jamie Jacobs, partenaire Seneca, anime un atelier de broderie en piquants de porc-épic réunissant plusieurs partenaires du projet CRoyAN, mars 2022 au MQB - Paz NÚÑEZ-REGUEIRO, Leandro VARISON, Leandro VARISON, Leandro VARISON, Stéphanie Elarbi, Eléonore KISSEL, Elsa Debiesse, Clothilde Castelli
Fig. 1. Jamie Jacobs, partenaire Seneca, anime un atelier de broderie en piquants de porc-épic réunissant plusieurs partenaires
du projet CRoyAN, mars 2022
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Chaque objet fait ainsi l’objet d’une étude associant constats d’état détaillés, photographies en haute définition et techniques analytiques variées, afin d’identifier les matériaux, les procédés de fabrication et l’état actuel de conservation. Ces recherches permettent de révéler des traces d’usage, de transformation ou d’interventions de restauration antérieures. Loin d’être de simples détails secondaires, ces indices matériels sont essentiels à la reconstitution de la biographie des objets. Ils complètent également les connaissances transmises par les traditions orales autochtones, les archives et les documents muséaux, chacun apportant une forme de compréhension distincte mais interconnectée.

Examen matériel et analyses scientifiques

L’un des principaux objectifs de cette méthodologie intégrée est de garantir que les décisions de conservation reposent sur une lecture globale de l’objet. L’identification des matériaux peut révéler des réseaux de circulation et d’échanges (fig. 2) ; les traces d’outils témoignent des techniques de fabrication ; tandis que les marques d’usure renseignent sur la manière dont un objet a été manipulé, utilisé et, plus largement, valorisé. Par ailleurs, les traces laissées par d’anciens traitements de conservation éclairent les histoires institutionnelles qui ont façonné l’état actuel de l’objet. Ensemble, ces différents indices orientent aussi bien les stratégies de conservation préventive que les interventions curatives, afin de garantir des choix de restauration adaptés au contexte et, dans la mesure du possible, réversibles.

 Jennifer Byram, partenaire choctaw, étudiant un ensemble de textiles en laine de bison du 18e siècle,
Fig. 2. Jennifer Byram, partenaire choctaw, étudiant un ensemble de textiles en laine de bison du 18e siècle, mai 202
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Les analyses scientifiques sont réalisées à l’aide d’un large éventail de méthodes non invasives. Les données obtenues remplissent plusieurs fonctions : elles orientent directement les traitements de conservation-restauration, contribuent au développement de la recherche en sciences de la conservation et soutiennent les stratégies de conservation préventive, notamment dans la préparation des expositions ou la gestion de l’exposition des objets à la lumière.

Savoirs partagés et expertises autochtones

La spécificité du projet CRoyAN réside non seulement dans la profondeur de ses analyses, mais aussi dans son cadre collaboratif. La participation active de représentants des Nations autochtones d’Amérique du Nord et de détenteurs et détentrices de savoirs culturels constitue un élément central du processus de recherche. Leur implication ne se limite pas à une consultation ponctuelle : elle relève d’une véritable co-construction des connaissances. À travers les traditions orales, les compétences linguistiques et les savoirs culturels, ils apportent des perspectives essentielles sur l’usage, l’attribution et la signification des objets (fig. 3).

Échange autour du traitement de conservation-restauration d’une collection de flèches nord-amérindiennes du 18e siècle, avec Ian Thompson (partenaire choctaw), Everett Bandy (partenaire quapaw), Marie Adamski (documentaliste des collections) et les restauratrices françaises Astrid Gonnon et Alice Flot
Fig. 3. Échange autour du traitement de conservation-restauration d’une collection de flèches nord-amérindiennes du 18e siècle, avec Ian Thompson (partenaire choctaw), Everett Bandy (partenaire quapaw), Marie Adamski (documentaliste des collections) et les restauratrices françaises Astrid Gonnon et Alice Flot, novembre 2025
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Ces échanges permettent également d’établir des liens entre les collections historiques et les pratiques culturelles contemporaines. Dans de nombreux cas, ils ouvrent des perspectives de revitalisation culturelle et artistique, tout en transformant la manière dont les professionnels des musées interprètent et décrivent les collections. Ce dialogue fait émerger de nouveaux récits qui complètent – et parfois remettent en question – les cadres d’interprétation académiques établis, soulignant ainsi la nature profondément polyphonique de ces collections.

Dans ce contexte collaboratif, la conservation devient un espace partagé de réflexion et de prise de décision. Les traitements préventifs et curatifs sont discutés collectivement, les partenaires autochtones participant activement aux choix relatifs au niveau d’intervention, aux matériaux appropriés et aux degrés de transformation acceptables. Ces discussions peuvent porter sur des questions très concrètes, comme la stabilisation d’éléments fragiles ou le choix des adhésifs, mais aussi sur des enjeux plus larges, tels que la visibilité des traces d’usage, le traitement des dépôts ou des résidus, ou encore la préservation de réparations anciennes faisant partie de l’histoire de l’objet (fig. 4).

Les restauratrices françaises Camille Alembik, Diane Messager et Mélanie Pichaud lors du traitement de conservation-restauration d’une sélection de mocassins dans l’atelier de restauration
Fig. 4. Les restauratrices françaises Camille Alembik, Diane Messager et Mélanie Pichaud lors du traitement de conservation-restauration d’une sélection de mocassins dans l’atelier de restauration, novembre 2022
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Les études de cas menées dans le cadre du projet montrent comment ces perspectives multiples influencent directement les choix de conservation. Dans certains cas, une intervention minimale est privilégiée afin de préserver des traces d’usage considérées comme culturellement significatives. Dans d’autres, des traitements plus interventionnistes sont réalisés pour stabiliser les objets tout en maintenant leur intégrité structurelle et esthétique. Dans tous les cas, les décisions émergent d’un dialogue entre conservateurs, restaurateurs, scientifiques, et partenaires autochtones, garantissant qu’aucun cadre interprétatif unique ne domine le processus.

Cette approche intégrée transforme également la manière même de définir ce qui constitue une « altération » ou une « dégradation ». Les marques d’usure, les dépôts de surface ou les modifications structurelles ne sont plus automatiquement considérés comme des altérations à éliminer ; ils sont désormais évalués dans des contextes culturels, historiques et matériels plus larges. Ces réévaluations conduisent souvent à des stratégies de conservation plus nuancées, capables de préserver toute la complexité de la biographie des objets.

Repenser la restauration comme une pratique partagée

En définitive, le projet CRoyAN montre que la conservation ne consiste pas seulement à stabiliser des objets matériels, mais aussi à nourrir des relations multiples avec les matériaux, les histoires et les communautés pour lesquelles ces objets conservent une signification vivante. L’intégration des analyses scientifiques et des savoirs autochtones ne remplace pas les méthodologies existantes ; elle les enrichit, et plutôt que de s’y substituer, elle les enrichit en élargissant leur portée et en ouvrant la voie à une pratique plus stratifiée et réflexive.

Discussion autour de la conservation d’une robe huronne-wendat réunissant Jonathan Lainey (partenaire huron-wendat), Michael Galban, directeur du Seneca Art & Culture Center, et des membres de l’équipe CRoyAN
Fig. 5. Discussion autour de la conservation d’une robe huronne-wendat réunissant Jonathan Lainey (partenaire huron-wendat), Michael Galban, directeur du Seneca Art & Culture Center, et des membres de l’équipe CRoyAN, novembre 2025
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

En ce sens, une approche intégrée et collaborative ne relève pas simplement d’un choix méthodologique. Elle constitue une manière de reconnaître que les collections muséales sont des archives vivantes de multiples histoires, et que leur interprétation comme leur préservation gagnent à faire coexister des formes d’expertise diverses (fig. 5). Dans ce cadre, la conservation devient à la fois une pratique scientifique et un espace de recherche partagé, où les objets sont appréhendés non seulement dans leur matérialité, mais aussi à travers les nombreuses relations qu’ils continuent d’entretenir.

Les auteurs

Clothilde CASTELLI

Clothilde CASTELLI

Chargée de la restauration au Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Elsa DEBIESSE

Elsa DEBIESSE

Chargée de la restauration au Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Stéphanie ELARBI

Stéphanie ELARBI

Chargée de la restauration chez Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Éléonore KISSEL

Éléonore KISSEL

Conservation & Restauration au Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Ressources

Éléonore Kissel, Stéphanie Elarbi, Elsa Debiesse, Clothilde Castelli, Paz Núñez-Regueiro, Nikolaus Stolle and Céline Daher, “We will be known forever by the tracks we leave.”. Conserva – VDR Beiträge zur Erhaltung von Kunst- und Kulturgut, 2024, 1, p. 18-33.

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