Faire parler les cartes

Comment une carte coloniale, malgré ses biais, peut-elle nous fournir de précieuses informations sur la perception autochtone d’un territoire ? En modifiant tout simplement ses critères d’analyses, et en décentrant son regard.

C’est ce à quoi nous nous sommes attelés dans le cadre du projet CRoyAN, à travers une étude consacrée à la vaste région s’étendant des Grands Lacs jusqu’au golfe du Mexique, désignée au XVIIIe siècle par le royaume de France sous le nom de « Louisiane ». Notre équipe réunit des profils variés : historiens des collections, chercheurs travaillant sur les relations entre sociétés amérindiennes et environnement, mais aussi porteurs culturels des Nations Choctaw, Quapaw, Miami et Peoria. Plusieurs d’entre eux sont reconnus au sein de leur communauté pour leurs connaissances des langues, des traditions orales et des territoires ancestraux.

lorem ipsum - Fig. 1. Consultation de cartes au Service historique de la Défense, Vincennes, 14 novembre 2023 © musée du quai Branly Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer
Figure 1. Consultation de cartes au Service historique de la Défense, Vincennes, 14 novembre 2023
© musée du quai Branly Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Ensemble, nous nous sommes penchés sur 39 cartes de la fin du 17e et du 18e siècles, aujourd’hui conservées à la Bibliothèque nationale de France, aux Archives nationales et au Service historique de la Défense (fig. 1). Conçues par des cartographes français sous l’Ancien Régime, elles représentent donc la Louisiane française évoquée plus haut, et donnent à voir les territoires d’origine de plusieurs nations autochtones, avant leur déportation (Removal) en « Territoire indien » (aujourd’hui l’Oklahoma), à partir des années 1830.

Déchiffrer les cartes

Prenons par exemple le cas d’une carte manuscrite de 1732 attribuée à Régis du Roullet, un officier français (fig. 2). Elle représente un « chemin » reliant le poste militaire français de La Mobile, fondé en 1702 sur les rives du golfe du Mexique, aux marges du pays Choctaw. À l’époque de la Louisiane française, les Choctaw (appelés « Chactas » par les Français) formaient une puissante confédération dont les membres vivaient dans 44 villages situés entre les actuelles rivières Pearl et Tombigbee. En passant cette carte à la loupe, nous avons relevé de nombreux toponymes en langue choctaw : « Boukchancoulou », « Bouhkoutak oujahené », « Bok yvnnvh foni asha », etc. Régis du Roullet, accompagné par des guides locaux, a retranscrit les noms de lieux tels qu’ils lui étaient indiqués. Sa carte du pays choctaw permet ainsi d’accéder indirectement à la manière dont les Choctaw nommaient les lieux traversés.

Ces toponymes sont porteurs d’informations qui permettent d’aborder la relation que les Choctaw entretenaient avec leur territoire. Cependant, pour y avoir accès, nous avons dû croiser nos connaissances respectives du français et du choctaw. En prononçant ces noms de lieux à la française, au plus proche de ce que Du Roullet devait avoir en tête au moment de leur transcription, les membres français de l’équipe ont facilité la reconnaissance des mots par les locuteurs choctaw. Ainsi, près de la totalité des 73 toponymes relevés ont pu être traduits et certains ont même été mis en relation avec des localités actuelles.

Dès lors, ces toponymes ont permis de faire revivre certaines composantes de milieux aujourd’hui disparus, qu’il s’agisse d’espèces animales et végétales ou encore de transformations humaines du paysage. Par exemple, l’un des noms de lieux, « Kashak issuba ailli » (« fourré de cannes où est mort un cheval »), fait allusion à la noyade d’un cheval, à une époque où les sentiers étaient en cours d’élargissement pour faciliter le passage des chevaux, qui ne sont arrivés en pays choctaw qu’à la fin du XVIIe siècle.

D’autres toponymes évoquent même l’expérience sensible des individus qui ont traversé ces terres il y a trois siècles. L’expression « Boukoutak oujahené » (« le bayou où la terre tremble ») désigne ainsi un territoire parsemé de cours d’eau où, dans certaines zones, le sol est saturé d’eau tout en étant maintenu par des racines denses. Quiconque parcourait ce territoire à pied ou à cheval éprouvait alors une sensation d’instabilité et de rebond, comme si la terre tremblait.

CROYAN - Carte du chemin du fort de la Mobille aux villages des Tchaktas … (1732), Louis Joseph Guillaume Régis du Roullet Service historique de la Défense, Collection des 71 recueils, Recueil 68, carte n°71
Figure 2. Carte du chemin du fort de la Mobille aux villages des Tchaktas … (1732), Louis Joseph Guillaume Régis du Roullet,
Service historique de la Défense, Collection des 71 recueils, Recueil 68, carte n°71

Des cartes historiques au terrain 

Contrairement à celle de Du Roullet, de nombreuses cartes de la Louisiane ont été produites depuis Paris, sans expérience directe du terrain. Afin d’en vérifier la fiabilité, il nous a fallu plonger dans les archives pour remonter jusqu’aux sources d’informations des cartographes. Nous sommes ainsi allés consulter les archives de la famille Delisle pour mieux analyser la carte réalisée en 1718 par Guillaume Delisle, « premier géographe du roi », et étudier l’organisation et la localisation des villages quapaw (fig. 3).

Cette carte montre trois villages, dont celui bien connu de Kappa sur la rive droite du Mississippi, et deux autres, simplement appelés « les Akansas », situés sur une grande île de la rivière Arkansas, au confluent de cette dernière et du Mississippi. Cette localisation, peu fréquente dans d’autres sources, nous a conduits à interroger sa fiabilité. Face à ces incertitudes, nous avons choisi de changer d’échelle d’analyse et de nous rendre sur le terrain, dans l’Arkansas, territoire historique de la Nation Quapaw.

Figure 3. Guillaume Delisle, « Carte de la Louisiane et du cours du Mississipi" (détail de trois villages quapaw »), 1718, BnF, Paris, Collection d'Anville, GE DD-2987 (8788 B)
Figure 3. Guillaume Delisle, « Carte de la Louisiane et du cours du Mississipi" (détail de trois villages quapaw »), 1718,
BnF, Paris, Collection d'Anville, GE DD-2987 (8788 B).

À quoi ressemble ce territoire aujourd’hui ? Malgré l’ampleur des changements survenus depuis le XVIIIe siècle, notre séjour de terrain nous a permis de constater que nombre d’éléments de l’environnement relevés dans les cartes coloniales demeurent visibles, comme certains cours d’eau et marais (fig. 4). Pour comprendre ces évolutions, nous sommes allés à la rencontre de spécialistes locaux travaillant dans l’archéologie ou la gestion des espaces naturels. Leurs connaissances empiriques, parfois peu diffusées pour des raisons de protection des sites, nous ont permis d’éclairer les transformations du cours de la rivière Arkansas et la préservation de certaines zones humides depuis le XVIIIe siècle.

Figure 4. Une zone humide préservée dans l'Arkansas, 2024. © Jonas Musco 

De la recherche à la revitalisation culturelle

Au-delà de notre contribution à l’histoire autochtone, l’objectif de ces recherches autour des cartes est de participer, modestement, aux programmes de revitalisation culturelle en cours. Les membres choctaw, quapaw, miami et peoria du projet œuvrent en effet à raviver différents aspects des modes de vie anciens, durement affaiblis par le processus de colonisation. Ils travaillent notamment à renforcer les liens de leur communauté avec leurs territoires d’origine, qu’ils ont été contraints de quitter depuis près de deux siècles. Notre travail s’inscrit donc dans la continuité de ces efforts.

Séance de travail avec Ryan Spring et Ian Thompson aux Archives Nationales (Paris), 2023.
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhamer

La Nation Choctaw, par exemple, mène un projet de reconstitution des paysages du territoire choctaw à travers les siècles. Les toponymes que nous avons traduits et localisés enrichissent désormais les connaissances écologiques et historiques de cette nation sur les écosystèmes de ce territoire. Ils sont également intégrés dans une base de données conçue par Ryan Spring, qui recense plusieurs centaines de noms de lieux choctaw et contribue directement à la préservation des sites historiques choctaw. À l’aide de systèmes d’informations géographiques, la Nation Choctaw examine chaque année plus de 3000 projets fédéraux afin de s’assurer qu’ils ne portent pas atteinte à leurs sites historiques.

En définitive, les cartes coloniales n’ont pas dit leur dernier mot. Au-delà de leur intérêt pour l’histoire des sociétés autochtones, elles participent aujourd’hui à des enjeux très contemporains : la préservation des territoires et la reconnexion des communautés à leurs espaces d’origine.

Les auteurs

Everett BANDY

Everett BANDY

Directeur de la Culture (Nation Quapaw)

Jonas MUSCO

Jonas MUSCO

Chargé de recherche au musée du quai Branly-Jacques Chirac (2023-2025, projet CroyAN)

Paz NÚÑEZ-REGUEIRO

Paz NÚÑEZ-REGUEIRO

Responsable de l'Unité Patrimoniale des Amériques, musée du quai Branly - Jacques Chirac

Ryan L. SPRING

Ryan L. SPRING

Spécialiste en SIG et ingénieur de recherche au Historic Preservation Departement (Nation Choctaw de l'Oklahoma)

Ian THOMPSON

Ian THOMPSON

Tribal Historic Preservation Officer et directeur du Historic Preservation Department (Nation Choctaw de l'Oklahoma)

Ressources 

  • Jonas Musco et Paz Núñez-Regueiro, « Nations amérindiennes », La France aux Amériques : des patrimoines partagés en ligne (portail documentaire), décembre 2024 (https://heritage.bnf.fr/france-ameriques/nations-amerindiennes-article)
  • Jonas Musco, Paz Núñez-Regueiro, Everett Bandy, Ryan Spring et Ian Thompson, « Back to the Sources. A Collaborative Research Project on the Indigenous Mississippi Valley and Southeast Based on 18th-Century French Maps (Musée du quai Branly-Jacques Chirac and the Choctaw, Miami, Peoria and Quapaw Nations) », IdeAs [en ligne], 26, 2025 (https://journals.openedition.org/ideas/21199?lang=fr)

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